Les fintechs vont-elles faire sauter la banque ?

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Les nouveaux entrants entendent bien prendre des parts de marché aux acteurs traditionnels
Les nouveaux entrants entendent bien prendre des parts de marché aux acteurs traditionnels (Crédits : Rémi Benoit)
Depuis quelques années se développent de nouveaux acteurs dans le secteur financier : les fintechs. Agiles et innovantes, ces jeunes pousses qui s'appuient sur les outils numériques pourraient bien "ubériser" la banque. Alors que La Tribune Toulouse organise le Forum Fintech Innovation le 22 mars aux Espaces Vanel de la Médiathèque José Cabanis, à Toulouse, enquête sur ces nouvelles startups financières.

À Toulouse, ils s'appellent Payname ou Wiseed. À Montpellier, ils se nomment StayHome ou Nepting. Ce sont des trublions, des agitateurs, des "disrupteurs" en puissance qui rêvent de révolutionner le monde de la banque, de la finance et des assurances. Leur promesse ? Rendre le pouvoir aux consommateurs et apporter des solutions basées sur des usages réels, et non pas sur des produits. Leurs armes ? Les outils digitaux et l'agilité du modèle startup. Leurs adversaires ? Les acteurs historiques. Et si, hier, les fintechs suscitaient chez les grandes banques et compagnies d'assurance un simple amusement parfois teinté de cynisme, aujourd'hui, elles inquiètent.

"Auparavant, les banques étaient un peu condescendantes à notre égard, confirme Stéphanie Savel, présidente de la plateforme toulousaine d'equity crowdfunding Wiseed. Pour elles, nous étions des petits rigolos, des beatniks dans un garage. Aujourd'hui, les acteurs historiques sont titillés, car notre croissance est importante."

En quelques années, les startups se sont en effet multipliées dans le domaine financier, comme autant d'alternatives aux acteurs traditionnels. Un phénomène qui s'explique notamment par le changement des usages des consommateurs. Avec la révolution numérique, nombre d'opérations sont en effet déjà dématérialisées et les agences bancaires sont de moins en moins fréquentées. Le contexte de crise joue également un rôle majeur. Depuis 2007, le lien entre les banques et leurs clients s'est fragilisé. Ainsi, selon une étude Ipsos publiée en 2014, 65 % des Français n'ont pas confiance dans les institutions bancaires. Un coup dur pour les banques traditionnelles, dont l'organisation est par ailleurs encore lestée par des réseaux d'agences très coûteux.

"Les banques sont aujourd'hui confrontées à un enjeu : la redéfinition de leur business model, estime Géraldine Mauduit, créatrice de l'association Fintech Booster, qui porte un projet d'incubateur à Montpellier. Elles doivent désormais intégrer des critères tels que la simplification, la réduction des coûts et la réhumanisation du service."

Un secteur historique conservateur en quête de modèle, une crise de confiance de la part des consommateurs et une contrainte réglementaire de plus en plus pesante : tous les ingrédients semblent réunis pour que la finance puisse être "ubérisée". Et cela, les fintechs l'ont bien compris.

"La finance est l'une des pires industries au monde"

Mais qui sont-elles, au juste, ces sociétés fintechs ?

"Beaucoup de gens en parlent mais n'y comprennent rien !, grince Philippe Gelis, fondateur de la plateforme de gestion de devises Kantox, basée à Londres. Nos sociétés utilisent des technologies pour lancer des services disruptifs dans le secteur financier. Les fintechs basent tout sur le client et l'innovation. Elles n'ont pas d'aversion au risque et savent s'adapter. Et pour notre part, nous considérons que nous avons un rôle important à jouer afin de changer une industrie qui est l'une des pires du monde en termes de transparence : la finance."

Les fintechs, si elles sont toutes innovantes, agiles et porteuses de ruptures, sont néanmoins plurielles, comme l'explique Géraldine Mauduit. "Il existe trois marchés d'ampleur équivalente, analyse-t-elle. Premièrement, celui des acteurs qui travaillent avec les banques et qui sont prêts à être rachetés. Deuxièmement, les acteurs qui travaillent contre les banques et qui s'inscrivent dans le mouvement général de la désintermédiation bancaire. Le dernier marché, sans lien avec la banque, reste encore à sécuriser : c'est celui sur lequel les acteurs sont totalement indépendants." Alain Clot, président de l'association nationale France Fintech, confirme l'état des lieux. Cet ancien directeur de la stratégie de la Société Générale voit par ailleurs deux origines aux innovations proposées par ces startups. "Tout d'abord, les innovations d'usage, analyse-t-il. C'est désormais l'usage qui tire la solution, et pas l'inverse. Et ensuite, les innovations gouvernées par la technologie. Le couple big data/intelligence artificielle va induire des changements considérables dans le métier de la banque."

Interrogés sur cette nouvelle concurrence, rares sont les établissements bancaires traditionnels à accepter de dévoiler leur stratégie. Du côté de la Banque Courtois, néanmoins, le président du directoire Francis Molino prend acte de la montée en puissance des fintechs et entend bien transformer la menace en opportunité, en intégrant ces innovations à son offre. À condition, cependant, qu'elles soient "utiles et intéressantes" pour ses clients. Ainsi, le banquier, qui mise sur une digitalisation tous azimuts de son organisation, n'exclut pas de procéder à des acquisitions de fintechs, avec l'appui du groupe Crédit du Nord. "Nous sommes mobiles, nous sommes dans le mouvement", insiste-t-il. Agir vite pour ne pas se faire "ubériser" par les nouveaux acteurs ? C'est en tout cas l'analyse de Philippe Crinière, directeur du Marché et des Réseaux professionnels du Crédit Agricole Toulouse 31.

"Il y a un vrai risque (d'ubérisation, NDLR) si on laisse faire les choses et si on ne s'intéresse pas aux évolutions du marché et des usages, estime-t-il. Il faut que nous courions aussi vite que les nouveaux entrants. Si nous ne voulons pas nous laisser distancer, il faut être très attentif à ce qui se passe. Nous devons intégrer ces nouvelles technologies à notre activité."

Une intégration qui peut revêtir de multiples formes, allant de la simple incubation ou création de plateformes d'open innovation jusqu'au rachat.

"La banque est un animal blessé, il faut s'en méfier"

Des options diversement accueillies par les startups elles-mêmes. "Deux discours s'opposent, analyse Arnault Ioualalen, fondateur de la société montpelliéraine Numalis. L'un, porté par les startups, qui prétendent 'disrupter' les banques et devenir le 'front office' : dans cette vision, les gens consommeront les services sur ces plateformes numériques. L'autre, celui des banques, explique que, de par leur business model, la plupart de ces startups devront être rachetées par leur concurrent direct, c'est-à-dire par la banque elle-même !" Une option que certains refusent catégoriquement, invoquant une incompatibilité de culture entre les deux mondes, mais aussi le risque de perdre une certaine forme de crédibilité. "Nous nous positionnons à l'inverse des banques !", résume Éric Charpentier, fondateur de la startup Payname. De son côté, Wiseed a choisi de s'associer début 2015 avec le Crédit Coopératif, sur la base "de valeurs communes". Mais la présidente de la startup, Stéphanie Savel, estime toutefois que "les banques ne sont pas forcément en mesure de maintenir la transparence des fintechs" et que le risque, lorsqu'un établissement bancaire rachète une startup, est de "tuer sa légitimité". D'autres vont beaucoup plus loin, à l'image de Mathieu Hamel, fondateur de la startup parisienne Marie Quantier, qui voit dans la multiplication des rachats de fintechs par les banques une façon de "tuer le poussin dans l'œuf".

"Les banques ne voient pas les fintechs comme une opportunité, mais comme une perturbation, analyse-t-il. Le milieu bancaire n'est pas du tout bienveillant. La banque est un secteur en difficulté. C'est un animal blessé, il faut s'en méfier."

Blessé, peut-être, mais certainement pas à terre. C'est en tout cas l'analyse de Philippe Gelis. "Évitons les discours simplistes, les banques ne vont pas disparaître comme ça !, insiste le fondateur de Kantox. Les fintechs vont prendre des parts de marché, mais l'industrie financière ne va pas changer du jour au lendemain." Le chef d'entreprise, s'il reste prudent, n'écarte d'ailleurs pas pour son entreprise l'hypothèse d'une association avec des acteurs bancaires.

Le choix de la coopération

D'autres jeunes pousses ont basé leur modèle sur une collaboration étroite avec les banques, à l'image de la fintech toulousaine Lyra Network, pour qui ces dernières représentent 60 % du chiffre d'affaires. "Le mariage entre banques et fintechs peut apporter de la valeur ajoutée aux deux !", assure son directeur général, Anton Bielakoff. L'homme, s'il n'élude pas les risques inhérents aux rachats des fintechs par les banques, estime qu'une coopération entre les deux mondes peut être vertueuse. "Je ne suis pas inquiet pour les banques, assure-t-il. Au contact des fintechs, elles prendront toute la mesure du changement." Ce choix de la coopération, Jean-Paul Dalmas, directeur général de la startup montpelliéraine Nepting, le partage pleinement.

"Pour certaines d'entre elles, les banques ont tendance à développer de nouveaux outils en faisant confiance à des startups, car elles n'ont pas l'agilité nécessaire pour les créer en interne, constate-t-il. D'un autre côté, les fintechs peuvent développer des solutions de rupture, mais ont parfois du mal à les déployer. Nous souhaitons participer à cette évolution avec les banques, à leur rythme, plutôt qu'être en rupture. C'est un choix guidé par le terrain."

Un choix stratégique, selon Joëlle Durieux, directrice générale du pôle de compétitivité Finance Innovation, pour qui, au-delà des effets d'annonce, une chose est certaine : "Les fintechs ne vont pas ubériser les banques. Jamais une boîte de dix personnes ne renversera le Crédit Agricole !"

Un risque de bulle ?

Indépendamment de leurs orientations stratégiques, les fintechs partagent toutes un objectif : trouver leur marché, dans un contexte de forte croissance, certes, mais également de concurrence accrue. "La vraie question est de savoir quelles sont celles qui apporteront de véritables innovations, de vrais modèles disruptifs", estime Éric Charpentier. Face à la multiplication des initiatives et à des levées de fonds aux montants parfois impressionnants - Crédit Mutuel Arkéa aurait par exemple mis sur la table 50 M€ pour racheter la startup Leetchi -, certains craignent que ne se constitue une forme de "bulle".

"Le marché est en pleine expansion, avec des perspectives énormes en termes de chiffre d'affaires, constate Anton Bielakoff. Les investisseurs sont en pleine effervescence. Certaines levées atteignent des montants déraisonnables, dans des sociétés qui ne vont pas toutes gagner d'argent. Il y a un risque de bulle. Beaucoup d'argent investi, mais pas encore de rentabilité. Beaucoup de survalorisation, en somme. Il faut garder la tête froide par rapport à tout cela."

D'autant que les obstacles ne manquent pas sur le chemin des fintechs. Au-delà de la résistance active des acteurs traditionnels, les jeunes pousses doivent en effet compter sur un contexte réglementaire encore en construction et une incertitude quant à la pérennité de leurs modèles économiques.  Sans oublier l'émergence de nouveaux concurrents, au premier rang desquels... les fintechs étrangères. Mais aussi les géants mondiaux du web et les opérateurs télécoms, à l'image d'Orange, qui a annoncé en début d'année vouloir lancer sa propre banque. Autant d'adversaires dangereux qu'il s'agira de combattre. "Les Gafa, en particulier, ont toute la légitimité pour parler aux utilisateurs, mais aussi les moyens et la donnée, résume Alain Clot. Le sujet bancaire est clairement pour eux à l'ordre du jour et la France les intéresse."

Une situation qui inquiète le président de France Fintech.

"Si nous ne faisons rien, demain, les décisions seront prises ailleurs qu'en France. Or, la finance est un sujet de souveraineté. Et c'est un secteur porteur d'emplois qualifiés. Londres veut devenir leader sur les fintechs et favorise ces acteurs. La France a autant d'atouts pour le faire. Ce qu'il faut, c'est une vraie volonté politique. C'est un enjeu stratégique."

Reste l'essentiel : la confiance. "Est-ce que les consommateurs sont prêts à mettre de l'argent sur Facebook ? s'interroge Éric Charpentier. Nous, nous innovons, nous cassons les codes, mais dans un cadre réglementaire fixé." Le challenge le plus important des fintechs pourrait ainsi être de continuer à séduire sans jamais décevoir. "Il y a eu une certaine défiance des consommateurs vis-à-vis des banques : attention à ce qu'il ne se développe pas, demain, une défiance vis-à-vis des fintechs...", conclut Anton Bielakoff. Autres armes, même risque.

Le Forum Fintech Innovation à Toulouse le 22 mars

La Tribune Toulouse organise le Forum Fintech Innovation Toulouse le 22 mars aux Espaces Vanel de la Médiathèque José Cabanis, à Toulouse, de 8h30 à midi. Une matinée de prospective, d'échange et d'analyse pour réfléchir aux enjeux de la révolution fintech. Plus de 400 acteurs de la vie économique et politique sont attendus.

Inscriptions sur http://objectifnews.latribune.fr/evenements/inscription/forum-fintech-innovation-toulouse-2016

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